J’étais jeune. Je voulais simplement lui parler

En dix ans de vie parisienne, me faire agresser dans le métro parisien m’est arrivé à plusieurs reprises dont deux fois intolérables. La première, un mec s’est collé à moi, histoire que je constate bien qu’il ne bandait pas mou, Trop de monde, impossible de me retourner. Arrivée au jardin des tuileries, je descends, le repère et bonne surprise, il me suit. Je l’attends et me retourne pour lui en coller une que je veux magistrale ! Je vois un pauvre type se liquéfier et lis immédiatement dans ses yeux qu’il avait fait erreur en me prenant pour un jeune allant monnayer ses charmes au Tuileries. Or comme chacun sait «C’est un jardin, Extraordinaire, Il y a des canards qui parlent anglais, J’ leur donne du pain, Ils remuent leurs derrières ..»  Il  est devenu subitement rouge cramoisi et pendant dix secondes très gonflantes  m’a sorti des excuses plates mais sincères. J’ai laissé tomber la baffe, j’ai même eu une sensation assez bizarre de pitié. Je suis partie en lui disant « Ne refaites jamais ça sinon la prochaine fois je vous démolis. »

La deuxième agression dans le métro ressemble à une attaque très bien rodée. Le type profite de la foule pour quasiment venir s’incruster dans mon dos. Le tout s‘accompagne d’une odeur de transpiration intenable et je m’arrête là parce que question foutre, ce n’était pas jouissif croyez-moi. Or le week-end précédent j’étais dans une voiture où un vieux machin assis à l’arrière et moi à la place du mort, n’a pas cessé de chercher à passer sa main le long du siège pour tripoter ce qu’il pouvait atteindre de mon anatomie. J’ai donc appliqué deux fois la méthode corrective : allumer une cigarette, même si la rame de métro est bondée et l’écraser en forçant bien sur la main de l’agresseur. C’est radical. Aucun d’eux n’a hurlé à la mort, remplaçant leur débit de phéromones par une douleur qui doit rester discrète. En effet, il leur serait difficile de justifier comment et pourquoi j’ai pu faire ça.  Sachant qu’une brûlure de cigarette équivaut à neuf cents degrés… La victime a son dernier mot, sans souffler une parole.

Il y a eu d’autres agressions et mon instinct de survie qui m’a largement protégé. Une fois je suis seule dans le dernier wagon de la dernière rame. Arrivent deux costauds qui me repèrent instantanément, viennent s’asseoir en face de moi. Ils commencent à parler cul, me dévisagent et enfin m’interpellent. Je réponds en mimant  la langue des signes et leur signifie que je n’entends pas. L’un commence à se pencher vers moi et je sens que ma pseudo surdité l’excite un peu plus mais son copain lui dit « Laisse tomber, tu vois bien qu’elle est handicapée !» Le type s’est redressé et n’a eu de cesse de me dévisager comme si mon handicap était une version suffisamment plausible pour  m’épargner. Ils sont enfin descendus à la station suivante. Je ne sais pas pourquoi j’ai tout de suite mis en avant un handicap pour me protéger. L’instinct de conservation nous conduit dans des mondes inexplorés…

J’ai vécu d’autres violences dont je me suis toujours sortie avec ce fameux instinct. Sauf une fois un soir, station Franklin Roosevelt. Ils étaient deux et le plus costaud m’a envoyé gratuitement un coup de pied dans le plexus avec une furie telle que j’ai valdingué contre un mur et perdu connaissance. Lorsque je suis revenue à moi, il y avait des dizaines de personnes autour, les mêmes ayant été témoins de ce coup porté sans raison sans que personne n’intervienne, comme d’habitude !!! Je n’oublierai jamais la date de ce soir là car Je rejoignais Henry Colpi et Pierre Bourgeade pour parler théâtre. Je suis arrivée bien sûr en retard avec l’empreinte du pied incrusté dans  le tee-shirt. J’ai demandé à Pierre « Tu m’emmènes avec toi ? » Il m’a répondu par la négative mais m’a promis de tout me raconter.  L’agression très violente a eu comme conséquence directe, non seulement de me rendre ko mais m’a également sonnée. J’avais perdu l’énergie nécessaire pour argumenter comme à mon habitude au point de faire craquer mon interlocuteur.
Le lendemain il m’a sourit et confié « Elle était légèrement barrée, sans doute ivre. Tu  aurais été déçue.» Mais moi je m’en fichais. Je voulais juste lui parler un peu. C’était quasi vital ! Elle avait activement participé à l’écriture du scénario et des dialogues pour « Une aussi longue absence » premier film réalisé par Henry Colpi, palme d’or du Festival de Cannes et Prix Louis-Delluc en 1961. Elle berçait de sa musique si personnelle les mots avec cette éternelle mélodie qui parcourait son œuvre. Commencez un des ses livres en cachant et le titre et le nom de l’écrivain-e, grâce à ses lignes d’écriture posées comme des notes sur une portée, écoutez juste la musique et vous savez dans la minute qui est l’auteure.

Cette agression a eu lieu le 12 novembre 1984, date mémorable pour Marguerite Duras qui recevait le prix Goncourt avec « L’amant.» J’étais jeune. Je voulais simplement lui parler. J’avais envie qu’elle me dise « Ce qui est affligeant dans ton agression, c’est sa banalité. Ne t’inquiète pas et continue d’écrire. Ecrire c’est aussi dénoncer. »

 

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